vendredi 21 avril 2017

Dérives - 1 -


New Babylon, 
Constant Anton Nieuwenhuys (1963)



« Et les pionniers se sont égarés comme Hansel et Gretel dans la forêt. »

Le Consul, Ralph Rumney




- I -


Randonnée et dérive

Place de la dérive : à propos de dérives et de randonnées




    Dès les débuts du vingtième siècle, des artistes et des écrivains ont cherché, et certains cherchent encore, de nouveaux types de cheminements, influencés qu’ils sont par la dérive des surréalistes et la psychogéographie situationniste[1]. Mais, du projet surréaliste à nos jours, ce qu’on remarque aisément en étudiant leurs trajets, c’est que le même type d’itération revient toujours : le cadastre des villes, les sentiers GR sont toujours respectés et suivis ; même chez les situationnistes, la remise en cause des frontières demeure purement théorique. Même si l’écrivain et l’artiste contemporain recherchent une extraterritorialité proprement dite, cette extraterritorialité n’est définie comme telle que par rapport à un cadastre établi, le plus souvent, par actes notariés. La nouveauté de ma dérive réside, quant à elle, dans le fait qu’elle se confronte littéralement à la notion de propriété privée, simplement en allant frapper aux portes de particuliers ou d’institutions privées ou publiques.

    Prenez ainsi une règle, tracez une droite sur une carte et cherchez à suivre par vous-même l’itinéraire que vous avez tracé : à un moment ou à un autre, il vous faudra demander l’autorisation de traverser un lieu. La ligne droite n’est simple et évidente qu’en géométrie, mais, lorsqu’on cherche à se confronter au monde, sa manifestation devient problématique ; voilà un type d’itération qui me semble être absolument nouveau. Cette itération pose le problème suivant : que devient une forme géométrique, lorsqu’on s’applique à la suivre littéralement sur un territoire précis ? Je pense qu’un tel projet peut intéresser nombre d’hommes, et pas seulement des artistes ou des mathématiciens férus de géométrie appliquée.

    Ce qu’il y a d’étonnant avec un tel type de dérive, c’est qu’il semble si évident qu’on se demande pourquoi personne n’y a pensé plus tôt. Pourquoi des écrivains et des artistes le plus souvent engagés et révolutionnaires, comme les surréalistes, les situationnistes, mais aussi d’autres artistes, de nos jours, pour lesquels le fait de se déplacer fait partie de l’œuvre proposée, n’ont jamais, dans le cours de leurs trajets, sonné aux portes ? Pourquoi, en un tel domaine, l’art reste rivé à la sphère publique, généralement celle de la rue, sans essayer ne serait-ce qu’une intrusion chez telle ou telle maison se trouvant en bordure de chemin ? Pourquoi s’obstiner à suivre l’itinéraire prévu par GPS ? Comment, jusqu’à nos jours, l’avant-garde en reste-t-elle au seuil et respecte, malgré ses allégations, la propriété privée ?




Des projets de dérives entre Paris et New York et l’urbanisme unitaire des situationnistes : l’apport de Constant Nieuwenhuys dans l’organisation des villes



   Et d’abord, quelle est la spécificité de la dérive, de celle que les surréalistes et les situationnistes ont décrit, par rapport à un autre type de déplacement comme la marche ou la promenade ?

     La dérive sort initialement des sentiers battus, elle suppose en elle-même un accident de parcours. Un bateau dérive quand il sort du trajet qu’il s’était choisi, un avion quand il est pris dans un grain en plein vol et l’un de ses moteurs en panne ; il faut alors, pour le bateau trouver le moyen de tenir à nouveau le cap qu’il s’était fixé, il faut à l’avion atterrir au plus vite. De façon analogue, un homme à la dérive sort du parcours que l’on s’attend qu’il suive, et, si, au vingtième siècle, ce terme en art et en littérature a pu se charger d’un sens positif, c’est que le destin proposé aux générations en Europe et aux Etats-Unis ne semblait plus convenir ; la trajectoire quotidienne de l’homme entre son travail et son foyer apparut alors à nombre d’intellectuels comme une nouvelle forme de promenade à ciel ouvert pour des prisonniers purgeant une peine à perpétuité – ce qu’elle est, bien sûr, toujours. La dérive, telle que le premier surréalisme l’entendait, mais aussi ce qu’elle est devenue avec la psychogéographie situationniste n’était donc pas une recherche esthétique proprement dite, mais la recherche d’un mode de vie nouveau. Ainsi, dans le premier numéro de la revue Potlatch (1954) de  Guy Debord, on peut lire le billet suivant :

    « LE JEU PSYCHOGÉOGRAPHIQUE DE LA SEMAINE
    En fonction de ce que vous cherchez, choisissez une contrée, une ville plus ou moins dense, une rue plus ou moins animée. Construisez une maison. Meublez-la. Tirez le meilleur parti de sa décoration et de ses alentours. Choisissez la saison et l’heure. Réunissez les personnes les plus aptes, les disques et les alcools qui conviennent. L’éclairage et la situation devront évidemment être de circonstance, comme le climat extérieur ou vos souvenirs.
    S’il n’y a pas d’erreur dans vos calculs, la réponse doit vous satisfaire. (Communiquez les résultats à la rédaction) »

    Le texte pourrait être lu comme étant une galéjade, il n’en est rien : Debord et ses compagnons de route alors affidés au groupe lettriste d’Isidore Isou espéraient naturellement que les hommes puissent vivre comme ils l’entendent et choisissent ainsi leur maison, non pas pour des raisons matérielles, mais par amour de la fête et de la liesse. Potlatch, le titre de la revue, renvoie à un système de comportement culturel étudié par l’anthropologue français Marcel Mauss dans les années 20, et dans lequel le don est en soi plus important que ce qu’on échange, puisque ce qui est en jeu dans le potlatch a trait à la générosité : celui qui est à l’origine du potlatch (dans le billet situ mentionné, l’individu ayant cherché sa maison en fonction de son envie de l’ouvrir aux amis trouvés sur sa route) doit montrer qu’il est plus généreux que celui avec lequel il entre en contact. En somme, si l’on suit le premier jeu psychogéographique de la revue Potlatch de Debord, il s’agissait de trouver un lieu sur Terre où une économie non marchande, basée sur la générosité, pouvait s’exercer ; il s’agissait donc de donner à l’homme, quel qu’il soit, les moyens de sa propre souveraineté.

    Dans le numéro 2 de sa revue Potlatch, Debord donnait des exemples de vies qui, selon lui, présentaient des caractères de générosité admirables ; Debord, dans son exercice, cherchait dans l’Histoire, l’art ou la littérature ce qui pouvait être apparenté à des potlatch :

    « EXERCICE DE PSYCHOGÉOGRAPHIE
Piranèse est psychogéographique dans l’escalier.
Claude Lorrain est psychogéographique dans la mise en présence d’un quartier de palais et de la mer.
Le facteur Cheval est psychogéographique dans l’architecture.
Arthur Cravan est psychogéographique dans la dérive pressée.
Jacques Vaché est psychogéographique dans l’habillement.
Louis II de Bavière est psychogéographique dans la royauté.
Jack l’Eventreur est probablement psychogéographique dans l’amour… »

    Suivent, dans la liste, Saint-Just, Breton, Madeleine Reineri, Pierre Mabille, Evariste Gallois, Edgar Poe et Villiers de l’Isle-Adam. Nul besoin, ici, de recenser les faits et gestes des femmes et des hommes mentionnés ici : nous sommes bien en face de personnages historiques ou littéraires, ayant présenté (de par leurs toiles ou leurs textes) ou choisi de vivre des modes de vie singuliers. En somme, il s’agit, pour Debord, de faire en sorte que l’homme se donne les moyens de sa propre souveraineté, et la psychogéographie sera, pour lui, une méthode, plus qu’une discipline ou une science, lui permettant d’y parvenir. Il s’agira encore de trouver en ville le moyen d’atteindre telle humanité rêvée. La réflexion de Debord sur l’urbanisme commencera au numéro de Potlatch suivant : un situationniste, A.-F. Conord, y dénoncera l’usage du béton qui est fait à Paris dans le bâtiment dans les années 50 et l’architecture prônée par Le Corbusier :

    « Dans le cadre des campagnes de politique sociale de ces dernières années, la construction de taudis pour parer à la crise du logement se poursuit fébrilement. On ne peut qu’admirer l’ingéniosité de nos ministres et de nos architectes urbanistes. Pour éviter toute rupture d’harmonie, ils ont mis au point quelques taudis types, dont les plans servent aux quatre coins de France. Le ciment armé est leur matériau préféré. Ce matériau se prêtant aux formes les plus souples, on ne l’emploie plus que pour faire des maisons carrées. » [2]

    Or, un tel constat fait en France à propos de l’urbanisme fonctionnel, quelques années après la Libération, rejoint celui établi à New York dans le quartier de SoHo par des poètes et des artistes à la fin des années 60 : il s’agira, dans l’un ou l’autre cas, par la pratique de la dérive situationniste ou par le Street Work initié à SoHo autour des poètes Vito Acconci et John Perreault, de lutter contre la massification des rapports humains et l’absence de rencontres fortuites et surprenantes que l’organisation des grandes villes modernes engendre[3]. Une telle volonté de recherche, par la dérive, d’un mode de vie différent est toujours d’actualité de nos jours, et cela, alors même que l’isolement des hommes dans nos villes est encore plus dramatique, puisqu’il touche, aujourd’hui, l’ensemble de la population mondiale. Mais, quoiqu’on dise, de Paris à New-York, des années 50 à 2017, les pratiques de la dérive initiées par les artistes et les poètes restent dans la rue-même et ils n’en sortent pas : l’espace urbain n’est jamais traversé de part en part : le plan des villes demeure donc, pour nous, strié.

    Cela aurait pu, cependant, être différent pour le mouvement situationniste, si Guy Debord avait, entre autre, poursuivi sa collaboration avec l’artiste néerlandais Constant Nieuwenhuys sur le projet New Babylon. Dès le début des années 50, Constant avait imaginé une ville tout entière cybernétique et ludique, qu’il avait baptisée New Babylon, une ville proche de la notion de pivot à l’origine des attractions amoureuses chère à l’utopiste Charles Fourier, dont je parlerai plus loin dans Dérives. Ce pivot, appliqué à l’organisation des villes du futur, Debord et Constant le recherchaient dans ce qu’ils ont appelé l’urbanisme unitaire, qu’ils définissaient comme « la théorie de l’emploi d’ensemble des arts et techniques concourant à la construction intégrale d’un milieu en liaison dynamique avec des expériences de comportement. »[4] La ville de Constant ressemble, en ce sens, aux architectures mobiles de Yona Friedman : dans l’architecture mobile de Friedman, les murs et les espaces de vie, dans un immeuble, peuvent changer de disposition selon les souhaits des habitants[5], mais cette mobilité, avec New Babylon, était, cette fois, effectuée à l’échelle d’une ville et de façon aléatoire, par le moyen de processus informatiques employant des capteurs et permettant aux rues et aux places d’évoluer de façon surprenante ; ainsi les sociétés pouvaient suppléer à la monotonie du quotidien de leurs habitants en employant ce que le progrès et la technologie informatique leur apportaient.


Ville spatiale, Yona Friedman


    Or, un tel projet urbanistique était, pour Constant lui-même, postrévolutionnaire, puisqu’il fallait, en premier lieu, que nos sociétés modernes poursuivent leur évolution technologique : la ville mobile de Constant, New Babylon, avec nos moyens domotiques, pourrait être en partie réalisée de nos jours, mais, pour ce faire, il faudrait encore que nos mentalités et celles de nos États évoluent, elles aussi, en conséquence ; autrement dit, il faudrait qu’un processus révolutionnaire fasse changer de mentalité l’homo faber que nous sommes, l’homme consacrant sa vie au travail tel qu’il a encore cours pour nous, afin qu’il devienne un homo ludens, un homme qui vit pour jouer. Or, même si nous sommes devenus une société des loisirs et du spectacle, un tel projet n’est toujours pas à l’ordre du jour et ne le sera probablement jamais. Ce qui, dans les années 50 et 60, n’était pas un problème pour Constant, puisque, selon lui, un artiste devait œuvrer pour les sociétés futures : puisque les aspirations des hommes sont aux prises avec les conditions matérielles de leur temps, il fallait, selon lui, que les artistes travaillent des œuvres qui seront employées par les hommes de demain, ayant pris en main leur destin. Selon Constant, en 1959, il était temps d’imaginer « Une autre ville pour une autre vie »  ̶  Debord, quant à lui, pensait différemment.  





Comment le situationnisme s’est-il mis à respecter le cadastre, comme K respecta le Château des fonctionnaires ?



    L’histoire entre Constant et Debord est aujourd’hui connue : l’écrivain de La société du spectacle, influencé qu’il était par les théories marxistes révolutionnaires, s’est, très tôt, détourné du chemin proposé par Constant ; il fallait, selon lui, donner un nouveau souffle au courant conseilliste tel qu’il avait vu le jour lors de la révolution russe en 1917, puis lors de la révolution allemande de 1918. Mais, comme il l’écrivit lui-même dans sa préface à la quatrième édition italienne de La Société du Spectacle, après 68, le tournant révolutionnaire que l’Europe avait connu s’essouffla, en France comme en Italie avec l’assassinat d’Aldo Moro ; dès lors, il sembla à Debord qu’il n’y avait plus rien à espérer[6]. Comme l’affirma plus tard le philosophe Henri Lefebvre qui fut une influence pour les recherches psychogéographiques des situationnistes et pour Guy Debord lui-même, dont il avait été proche : « La théorie de la révolution dans le quotidien devait avoir des répercussions imprévues. La connaissance critique allait engendrer l’hypercriticisme, à la limite la pure et simple négation abstraite de l’existant, le refus du « réel » traité comme un théâtre d’ombre. […] Sur la voie de l’hypercriticisme, l’intelligentsia gauchiste a démoli toute les valeurs, avec d’excellentes raisons, mais en détruisant les raisons de vivre. Pour employer une vieille métaphore, elle a scié la branche sur laquelle elle était assise. Conduite suicidaire. »[7] 

    En somme, selon Henri Lefebvre, le tournant exclusivement politique et révolutionnaire de Debord a entraîné le situationnisme sur la voie du nihilisme passif. C’est le constat que fait à son tour le philosophe Philippe Simay à propos de la « dérive » du mouvement situationniste, dans un article qu’il a rédigé sur les rapports entre Henri Lefebvre, l’auteur du Droit à la ville, Constant et les situationnistes : « On voit ici comment, au début des années soixante, une ligne de partage s’est dessinée entre Debord et Constant. Ce dernier finira par rompre avec les situationnistes et continuera seul la poursuite de son utopie urbaine. Quant au mouvement situationniste, on peut constater qu’il s’est lui aussi éloigné de ses préoccupations initiales. Est-il parti à la dérive ? En un sens, les pratiques ludiques des situationnistes se prolongeront et s’éprouveront plus radicalement dans les événements de mai 68, notamment avec la construction de barricades. Néanmoins, concernant les perspectives de l’urbanisme unitaire, on ne peut s’empêcher de penser qu’en rompant avec toute pratique effective de l’architecture et de l’urbanisme les situationnistes n’ont jamais pu expérimenter les modalités d’une réinvention du quotidien. Il est toujours possible d’admettre qu’ils ont été des constructeurs de situations, d’ambiances transitoires. Mais comment celles-ci auraient-elles pu subvertir l’ordre des formes urbaines dominantes dans la mesure où, d’une part, aucune d’elles n’avaient aucun caractère durable et, d’autre part, elles furent elles-mêmes discréditées au nom d’une théorie générale de la révolution. »[8]

    En l’occurrence, Philippe Simay remet en cause la dissolution officielle du situationnisme par Guy Debord en 1972, ainsi que l’exclusion de l’art, de l’architecture et de l’urbanisme des travaux du mouvement au nom du projet révolutionnaire. Il aurait fallu, selon lui, que le situationnisme ne se cantonne pas à la seule action politique, mais qu’il garde son influence dans les autres domaines de l’art et de la culture qu’il avait investies dans les années 50. C’est ce que déclarait aussi l’artiste et ex-situationniste Ralph Rumney, l’inventeur du concept de dérive psychogéographique, dans un entretien qu’il avait accordé à Gérard Berréby à la fin des années 90 ; Rumney déclarait à la fin de son entretien : 

    « Dans une société sans classe, peut-on dire, il n’y aura plus de peintres, mais des situationnistes qui, entre autres choses, feront de la peinture [Cette citation de Rumney est tirée d’un texte de Guy Debord intitulé Rapport sur la construction des situations (1957)] Mais en 1962, poursuit Rumney, on a délaissé ces ébauches stratégiques, l’analyse en profondeur a été subordonnée aux exigences du spectaculaire. C’était une démarche impérative mais au lieu de permettre l’évolution des techniques ébauchées, elle a contribué à ce qu’elles soient progressivement occultées devant le développement obsédant et explosif du spectaculaire intégré, bien que son implosion soit inéluctable dès qu’il aura atteint sa masse critique.

    Et les pionniers se sont égarés comme Hansel et Gretel dans la forêt. »[9]





Critiques de la dérive : les conséquences indirectes de l’extraterritorialité, de nos jours


Une affiche des Diggers de San Fransisco, 1966




     Un autre problème, aujourd’hui, avec les notions de dérive et d’extraterritorialité est qu’elles ont effectivement été récupérées par le capitalisme dont les capacités d’assimilation semblent être, comme on a coutume de le penser, "sans limite", et comme Debord l'avait compris lui-même dans ses Commentaires sur la société du spectacle. C’est ce qu’ont montré à leur manière, pour les théoriciens les plus connus du courant postmoderne, des philosophes faisant l’éloge de la lenteur et du non-agir comme Paul Virilio et Peter Sloterdijk[10]. Mais l’on peut aussi penser que, avec et/ou malgré Virilio et Sloterdijk, le postmodernisme, en célébrant la dérive et la fuite, a servi, consciemment ou inconsciemment, l’idéologie capitaliste, pour laquelle vitesse, mobilité et flexibilité des masses demeurent des atouts essentiels ; c’est, en tout cas, ce qu’ont montré Luc Boltanski et Ève Chiapello dans Le Nouvel Esprit du capitalisme[11] : l’idéologie capitaliste instrumentalisant le discours critique après mai 68, comme avait eu coutume de le faire avant lui, pour la cour des Borgia, tel ou tel condottiere au service du Prince. 

    Dans un article, « La place de l’extraterritorialité », l’écrivain Laurent Jeanpierre tente ainsi de réévaluer ce qu’il en est actuellement des discours issus de la French Theory célébrant la mobilité des hommes et courant, de 1968 à nos jours, à l’instar de la revendication Change now du mouvement hippie aux Etats-Unis, ou celles de Free Store et de Free Art des Diggers de San Francisco ou des Yippies de New York[12]. Selon Laurent Jeanpierre, un tel éloge de la fuite contre le modèle capitaliste est souvent d’une grande naïveté s’il n’est suivi d’une prise d’armes effective de ceux qui le prônent ; ainsi, tout un discours, lié au discours intellectuel issu de la French Theory, a participé et participe encore de nos jours de cette forme de naïveté désarmée et désarmante, si elle n’est accompagnée d’une évaluation stratégique des départs historiques, de ce qu’elles peuvent recéler de forces comme de leurs faiblesses : « l’évaluation stratégique des départs historiques, écrit à ce sujet Laurent Jeanpierre, pourrait poser des problèmes nouveaux pour la philosophie politique. Une partie de cette dernière s’est appuyée, depuis quelques décennies, sur les nouvelles conceptions de la mobilité ou de l’identité issues du discours de la French Theory. Le discours sur « la communauté de ceux qui n’ont pas de communauté », les philosophies de la « singularité quelconque » allant à rebours des politiques identitaires, la recherche de la figure historique du denizen (opposé au citizen, le citoyen) des pays anglo-américains, l’appel au dépassement des utopies traditionnelles, insulaires, par des Zones d’Autonomie Temporaire (TAZ) fonctionnant en archipel, représentent sans aucun doute un horizon imaginaire fécond pour l’action politique de notre époque. Elles laissent pourtant de côté l’ensemble des résistances et des rétroactions qui en font des utopies plus abstraites que concrètes. La tâche, proposée ici, d’une analyse dynamique des actes de fuite et de lutte procède au contraire d’un hyperréalisme critique. »

    Qu’en est-il donc de cette analyse dynamique des actes de fuite et de lutte que demande ici Laurent Jeanpierre ? Quelle est cette évaluation stratégique des départs historiques dont il tente, dans son article, de tracer les contours ? Le modèle d’une telle évaluation stratégique, cet auteur le trouve dans les textes théoriques de l’économiste américain Albert Hirschman. Jeanpierre propose d’articuler les thèses propres à l’extraterritorialité, telles qu’elles ont eu cours après 68, à celles d’Hirschman concernant des cycles sociaux équilibrant des phases de luttes politiques et des phases de défection : il s’agirait donc, pour nous, de trouver le Kaïros, cette circonstance politique et culturelle où les revendications propres à la dérive urbaine pourraient avoir un écho et servir de revendication politique : « On peut même faire l’hypothèse que pour chaque groupe, classe, nation, il existe un point où l’action des deux types de comportement joue à plein pour provoquer la transformation la plus satisfaisante et la plus profonde… Une des questions contemporaines les plus pressantes serait alors de comprendre comment lutte et fuite interagissent à l’échelle planétaire de l’expansion du capitalisme, notamment selon les degrés de réactivité des différentes entités sociales à leur pression. »[13]

    Sur un territoire donné, il s’agit donc d’évaluer les capacités de résilience des communautés humaines afin d’en établir différentes lignes de fuite possibles, afin, par exemple, que des projets employant l’urbanisme unitaire et la dérive puissent voir le jour, comme ceux du poète Vittorio Acconci devenu aujourd’hui architecte et ayant son propre bureau d’études, l’Acconci Studio. Vaste programme…  





De la dérive à la randonnée



     Pourtant, avant même de rechercher le Kaïros afin qu’un homo ludens puisse émerger, cette autre ville pour une autre vie que revendiquait Constant il y a cinquante ans, il est possible d’en avoir un avant-goût, de nos jours, si le seuil entre la rue et la maison n’est plus considéré, pour nous, comme étant une rupture. Pour reprendre les mots de Deleuze et de Guattari glanés dans Mille-plateaux, le flâneur, dans le cours de sa promenade, ne doit plus concevoir la ville comme étant un plan strié, mais comme un plan lisse ; son attention, pour ce faire, doit être flottante. Imaginez donc, en premier lieu, voir à travers les murs, devenir passe-muraille, connaître, pour ainsi dire, ce plaisir des rois qui est de ne plus avoir à ouvrir les portes ; flâner donc, rêver… Nous sommes, dès lors, avec un tel programme, assez loin de la notion de dérive telle que le surréalisme l’avait pratiquée ; aussi, au verbe « dériver », tel qu’usité, je préfère, pour ma part, employer le verbe  « randonner », qui est un néologisme du mathématicien des objets fractals Mandelbrot, composé à partir du verbe randonner, mais aussi de la fonction mathématique Random désignant une variable aléatoire. Selon Mandelbrot, « randonner » signifie « se déplacer au hasard », le trajet d’une randonnée correspondant ainsi, peu ou prou, à un mouvement brownien[14] :




   
Mouvement brownien d’une particule



    Pour Mandelbrot, une randonnée est synonyme de fonction aléatoire ; un randon, selon sa terminologie, est un élément aléatoire. Le nom commun randon provient ici, non de l’anglais mais du vieux français : il signifiait, au Moyen-Âge, « rapidité, impétuosité » ; la locution adverbiale « À randon » désignait un cheval, un Bucéphale dont le cavalier avait perdu le contrôle[15]. C’est donc à randon que je vous propose que nous dérivions ensemble, comme les aborigènes australiens partent, durant leur adolescence, dans le Butch, pour un Walkabout. Considérer, par exemple, une ville comme un plan lisse et non plus strié ouvre des perspectives encore, de nos jours, inexplorées. Faire de Vie mode d’emploi de Perec une carte d’aventurier pour un Liber amicorum autour du monde.

    Pour ce faire, vous pouvez employer un dé à six faces et une boussole.

    Pour vous orienter, désignez, avec les six faces du dé, six directions de la rose des vents et jouez aussi au dé les distances que vous aurez à parcourir. Si vous êtes féru de mathématiques, comme l’était, en son temps, le poète Lautréamont, vous savez peut-être qu’il est difficile d’atteindre à l’indétermination pure, même en vous déplaçant, tel un forcené ou Amok. En mathématique, on appelle l’indétermination le hasard primaire… Peut-être avez-vous fait, dans votre enfance, des lignes de programme informatique, afin que votre ordinateur soit capable de sortir les chiffres du loto ? (J’en ai fait, pour ma part, à quatorze ans, mon premier ordinateur étant un TO8 D… juste avant que Thomson ne prenne conscience qu’il était incapable de vendre des ordinateurs au grand public et qu’il ne fabrique des armes). Vous savez alors que Random est aussi une fonction utile en informatique, mais, contrairement à ce qu’on pense, les chiffres employés avec Random pour un programme sont prévisibles ; il faut alors utiliser une autre fonction informatique, afin que les chiffres donnés par votre ordinateur soient les plus imprédictibles possibles. Contrairement à ce qu’on pense, on ne peut que tendre vers le hasard primaire et sans jamais l’atteindre : le hasard est donc, en un certain sens, une voie mystique, dont a parlé, en quelques pages, André Breton, dans son Amour fou. On peut ainsi, hier comme aujourd’hui, concourir en ville avec différents participants, pour effectuer la randonnée la plus aléatoire possible. Le plus difficile sera, évidemment, de pouvoir rentrer chez des inconnus afin de respecter la trajectoire que vous vous serez fixé… le plus difficile sera de manger à la table d’inconnus, heureux d’être chez eux avec vous, comme si vous étiez Dieu.  Le plus difficile, toujours, est d’être un dieu, par hasard…  



 


     

  
  
  
    


[1] Je pense ici, par exemple, au collectif d’artistes et d’architectes Stalker, à la géopoésie du poète écossais Kenneth White, aux dérives littéraires de Jean-Christophe Norman dont je parlerai au chapitre III « Ulysse à Dublin », mais aussi à l’artiste belge Xavier Leton.

[2] « Construction d’un taudis », Potlatch, 6 juillet 1954. In Potlatch, 1954/1957, Editions Allia, Paris : 1996. P. 14.

[3] Lire à ce propos l’article « De la dérive aux Street Works : trajectoires et rencontres entre l’Europe et New York », Pauline Chevalier & Patrick Marcolini. In Itinérances, l’art en déplacements, dir. Laurent Buffet. De l’incidence éditeur. Paris : 2012. Pp. 49-76.

[4] Site Internet Nothingness.org.  url : http://library.nothingness.org/articles/SI/fr/display/48 (Visité le 19 avr. 17)

[5] Lire à ce propos Villes imaginaires de Yona Friedman. Villes imaginaires, Yona Friedman. Yona Friedman & Editions L’éclat, Paris 2016. En partenariat avec les éditions Quodlibet.

[6] Guy Debord, Commentaires sur la société du spectacle (1988), suivi de Préface à la quatrième édition italienne de La Société du Spectacle (1979). Gallimard, « Folio », Paris : 2001. 
    Dans sa préface à la quatrième édition italienne, Debord traitait de la fin des mouvements révolutionnaires en Europe après 1968, et notamment en Italie, pays qui représentait, selon lui, la pointe avancée du courant contre-révolutionnaire, qui, avec l’assassinat d’Aldo Moro, consenti en sous-main par le gouvernement italien avec l’aide des Américains, allait faire tomber la société du spectacle dans ce qu’il nomma, dix ans plus tard, le « spectaculaire intégré ». Selon Debord, la cause principale de l’essoufflement révolutionnaire, que l’Europe subit alors, était due au double jeu des staliniens lors des grèves et des émeutes populaires. 
    Revenant sur un livre inepte du journaliste italien Giorgio Bocca au sujet de l’assassinat d’Aldo Moro (Moro – Una tragedia italiana), Debord écrivait à ce propos : « Que des ouvriers révolutionnaires insultent des staliniens, en obtenant le soutien de presque tous leurs camarades, rien n’est plus normal, puisqu’ils veulent faire une révolution. Ne savent-ils pas, instruits par leur longue expérience, que le préalable est de chasser les staliniens des assemblées ? C’est pour ne pas avoir pu le faire que la révolution échoua en France en 1968, et au Portugal en 1975. » (Pages 137-138) Bocca, comme nombre de journalistes aujourd’hui, feignait d’ignorer la logique des appareils politiques et syndicaux, à savoir, à l’époque, que les staliniens, aux ordres du Kremlin et tenants de la théorie stalinienne du « socialisme dans un seul pays », ont toujours protégé les intérêts de la classe bourgeoise ; et ce qui avait lieu en 1968 se retrouve encore de nos jours : pourquoi les fédérations syndicales CGT et FO française n’ont-elles pas donné l’ordre de la grève générale, cette année, au plus dur des luttes pour le retrait de la loi El Khomri ? Pourquoi encore et toujours des grèves saute-moutons décourageant militants et grévistes ? C’est que les intérêts des appareils syndicaux, comme l’étaient ceux de Staline, ne sont révolutionnaires que dans les propos.  
 
[7] H. Lefebvre, La critique de la vie quotidienne, t. 3, Paris, L’arche, 1981, p. 35-36. Je parlerai de Henri Lefebvre, et notamment d’un de ses essais La vie quotidienne dans le monde moderne, dans le chapitre III de Dérives, intitulé « Ulysse à Dublin ».

[8] Philippe Simay, « Une autre ville pour une autre vie. Henri Lefebvre et les situationnistes », Métropoles [En ligne], 4 | 2008, mis en ligne le 18 décembre 2008, consulté le 28 juillet 2016. URL : http://metropoles.revues.org/2902

[9] Le Consul, Ralph Rumney, entretien avec Gérard Berréby. Editions Allia, Paris : 1999. P. 124.

[10] Lire à ce propos Vitesse et Politique : essai de dromologie de Paul Virilio (éd. Galilée, 1977) et La mobilisation infinie de Peter Sloterdijk (Christian Bourgois, 2000).

[11] Le Nouvel Esprit du capitalisme, Boltanski, Chiapello. Gallimard, Paris : 1999.

[12] Laurent Jeanpierre, « La place de l’extraterritorialité », in Fresh Théorie, Mark Alizart,Christophe Kihm (dir.). Éditions Léo Scheer, Paris : 2005. Pp. 329-349. – J’ai moi-même fait ici mention du mouvement Digger (qui a été, pour Richard Brautigan, son mouvement d’élection) dont le travail en agit prop libertaire à San Fransisco me semble être une influence importante de nombres de mouvements d’agitations politiques libertaires, de nos jours, concernant notamment les Zones d’Autonomie Temporaire et pour certaines mouvances autonomes ; de même, l’échec du  mouvement insurrectionnel Digger à San Fransisco, qui a été le motif de départs de nombre de ses membres dans des communautés à la campagne et d’une prise de conscience des problématiques écologiques, rejoint actuellement les échecs politiques de nombre de mouvements libertaires, aux Etats-Unis et en Europe, du mouvement des Indignés aux Nuit Debout en France : les causes de ces échecs sont, en partie, analogues.

[13] Ibid., p. 340. On pourrait, par exemple, étudier les expériences de Phalanstères des Fouriéristes aux Etats-Unis à la fin du XIXème siècle et les comparer à celle des échecs et des réussites des communautés issus de la Beat Generation et des Diggers après 68, en tenant, évidemment, compte du contexte historique et de l’évolution des mentalités. Voir, à propos des collectivités fouriéristes aux Etats-Unis, « Charles Fourier et les expériences des Fouriéristes aux Etats-Unis », J.B.A. Godin, Cahiers Charles Fourier n° 15. Association d’études fouriéristes, Besançon : décembre 2004. Pp. 95-101. Pour les Diggers en 1966-67 : Alice Gaillard, Les Diggers. Révolution et contre-culture à San Francisco (1966-1968), éditions L'Échappée, 2009. Une telle étude sera fournie dans le chapitre IV de Dérives, "Fourier à Paris".

[14] Les objets fractals, Benoît Mandelbrot. Flammarion, « Champs, sciences ». Paris : 1995 (pour la présente édition).P. 157.

[15] Ibid.

samedi 4 mars 2017

Supplément à l'angoisse de l'ingénieur


Metropolis
Fritz Lang, 1927

Supplément à l'angoisse de l'ingénieur est le "supplément d'armes" à un petit essai du philosophe allemand Ernst Bloch publié en Allemagne en 1928, L'angoisse de l'ingénieur, que les éditions Allia ont eu la bonne idée de publier il y a quelques mois.  

L'idée m'est venue, en le lisant, de faire un rapide survol de l'histoire des sciences, du vingtième siècle à nos jours, et de donner à l'ingénieur une ou deux raisons nouvelles d'angoisser. Mon ingénieur est donc un ingénieur philosophe, aux prises à des préceptes moraux et à sa psyché (même si le mot "psyché" n'est plus à la mode aujourd'hui). 

Qu'on m'excuse ici d'avoir tenté une échappée en des domaines qui sont la panacée de spécialistes. Je suis un honnête homme, au sens classique du terme, et me méfie, comme de la peste, des docteurs et des experts. Toute science, même "dure", doit, actuellement, pouvoir être entendue, comprise, même par un Béotien comme moi. D'où l'envie d'écrire des contes scientifiques, comme, en son temps, un Voltaire en a fait ; d'où l'idée de donner en pâture la science, en racontant des histoires sur elle.

On peut lire Supplément à l'angoisse de l'ingénieur sur le site de La Revue des ressources.

Ou sur le site des éditions Allia, Rubrique "About and Around" à l'onglet Revue des Ressources.





  

mercredi 22 février 2017

Duchamp à Rome

Réseaux des stoppages étalon, Marcel DUCHAMP (1914)



    Sur le site VilleAllantVers de l'artiste belge Xavier Leton, on peut découvrir #Duchamp@#Rome : six vidéos déclinant la dérive rêvée de Marcel Duchamp à Rome, à partir de l'un des ses tableaux, Réseaux des stoppages étalon. 

    Bonne promenade !

Vidéos : Xavier Leton
Texte : Bruno Lemoine

dimanche 1 janvier 2017

La bonne année. Un inventaire

Détail de l'horloge astronomique de la cathédrale de Strasbourg


Plutôt que de vous envoyer mes vœux, j’ai composé pour vous un inventaire (non exhaustif) des façons de dire et de penser la bonne année – Une liste des sens qu’a pu porter l’expression « Bonne année », de ceux qu’elle porte encore, mais aussi, dans 365 jours, un prévisionnel des significations que la « Bonne année » pourra avoir à l’avenir. J’agrémenterai, chaque année, ma liste de significations nouvelles, afin que vous puissiez, vous-même, choisir le sens des vœux à envoyer, qui vous convient le mieux.

    « Bonne année, donc ! Que l’année qui vienne vous apporte tout ce que vous désirez ! Que tous vos projets se réalisent ! »

    (Couplet en basse continue 364 jours durant, puis reprise du refrain le jour suivant, selon l’esprit qui vous anime, durant le réveillon ou la rédaction des cartes de vœux...)


Bruno Lemoine - 1er janvier 2016


mardi 12 juillet 2016

L'après-cinéma (5)

L'ambassade, un film de Chris Marker


    Reprenons ici pour nous-mêmes : un homme est derrière un petit caméscope, de nos jours, et il regarde, sur un écran numérique, ce qu’il est en train de filmer à l’intérieur d’une ambassade. Ils sont désormais plus d’une cinquantaine, comme lui, qui cherchent à fuir leur pays, attendant, pour l’heure, un sauf-conduit qui leur permettra de vivre ailleurs, en exil certes, mais saufs. Cela fait une semaine maintenant qu’ils ont été accueillis dans l’enceinte d’un pays étranger, après les répressions policières qui sévissent, depuis que l’état d’urgence a été décrété sur leur sol.

    La police avait reçu l’ordre de tirer sur les manifestants à balles réelles. En très peu de temps, des journalistes, des militants, des dirigeants politiques et syndicaux étaient arrêtés ou fusillés. À l’étonnement, que les violences policières avaient provoqué, avait succédé la panique : c’est donc peut-être par centaines, c’est aussi peut-être par milliers que des hommes et des femmes ont afflué jusqu’aux grilles des consulats et des ambassades qui se trouvaient aux abords du défilé de la manifestation, afin d’en obtenir l’asile. 

   Comme les autres fugitifs, l’homme au caméscope est traumatisé par ce qu’il a vécu : les méthodes employées par les forces de l’ordre ont, évidemment, choqué tout le monde. Le régime ayant basculé d’un coup, personne n’avait prévu un tel bain de sang. En moins d’une heure, des cordons de la police ou des militaires encerclaient la plupart des consulats et des ambassades de la capitale, empêchant quiconque d’y entrer, et ceux qui cherchaient à les traverser étaient abattus sur le champ.

    L’homme s’était retrouvé dans le premier groupe des réfugiés politiques ayant été accueilli par l’ambassade. Il était avec des militants de gauche, pour la plupart vus dans des manifs, dans des meetings, encore sonnés par la brutalité de tout ça, par la soudaineté de tout ça. D’autres groupes avaient suivi après le sien, des femmes et des hommes, certains venus avec leurs enfants, jusqu’à ce que des militaires soient mis en faction devant les portes. Le maître de céans, sa femme, ainsi que deux médecins heureusement dans l’ambassade au moment des affrontements, s’étaient occupés des blessés. Quinze d’entre eux, dont deux enfants grièvement touchés, avaient dû être emmenés par leurs soins dans un lieu tenu secret, afin d’être soignés en urgence.    

    Au bout de quelques minutes, l’homme avait décidé de filmer le visage des fugitifs pour se donner une contenance. Il lui fallait mettre bon ordre dans ses idées et il s’était dit que prendre son caméscope, emmené avec lui lors de la manif, pourrait l’aider. Il s’agissait alors de témoigner de ce qui lui était arrivé, du surgissement de la tragédie dans son existence, de la fin d’un monde prédit depuis longtemps, que sais-je encore ?

    On voit alors, sur l’écran de son caméscope, des militants, des manifestants, voire de simples passants, s’étant trouvés au mauvais endroit au mauvais moment, maintenant assis sur des chaises ou dans les fauteuils d’un appartement privé : certains d’entre eux réalisent à peine ce qui vient de leur arriver, d’autres sont en proie à l’émotion, tous sont désemparés.

    Le moment n’était pas aux questions, mais, d’eux-mêmes, dès leur mise à l’abri dans un appartement intérieur qui semble être celui de l’ambassadeur, certains manifestants se sont mis à parler. Comme si, plus encore que de se reposer ou de manger, ils avaient à assouvir le besoin de raconter et de partager ce qui leur était tombé sur la tête : les premiers coups de feu avaient été entendus une heure après le début de la manifestation, la police avait alors tiré dans la foule, sans les sommations d’usage. Une telle nouvelle n’avait d’abord pas été prise au sérieux, mais, comme le bruit des fusillades amplifiait, il avait bien fallu se rendre à l’évidence. L’ordre avait alors été donné aux manifestants de se disperser en bon ordre, et, comme il fallait s’y attendre, une telle consigne, donnée à l’intérieur du défilé par les services d’ordre des syndicats, avait été sans effet : très vite, la panique avait été générale. Hommes, femmes et enfants couraient sur les trottoirs, cherchant à fuir le plus loin possible des affrontements, tandis que des troupes de militaires étaient postés dans quelques-unes des rues adjacentes au rassemblement, avec l’ordre de tirer à bout portant. – Il avait alors fallu se rendre à l’évidence : le massacre était organisé, planifié dans toutes ses phases, le pouvoir, à cet instant, changeait de visage. Quelques manifestants ont trouvé à se cacher chez l’habitant, tandis que d’autres se faisaient abattre sur les trottoirs. C’est alors que certains d’entre eux avaient eu l’idée de demander l’asile dans des consulats ou des ambassades nombreux sur les boulevards où la manifestation était démantelée.

     Le dernier groupe, ayant atteint les lieux avant l'arrivée de l'armée, se raconte maintenant, à l'écran lui aussi, comme le premier, tandis que des secrétaires de l’ambassade leur offrent à boire : ils s’étaient réunis dans les bâtiments d’une grande école, à quelques mètres de là. La consigne était de tenir, le temps que la contre-attaque s’organise. Comment une idée aussi folle avait pu germer dans leur tête ? Ils l’ignorent encore maintenant. Mais, de contre-attaque, il n’y en a naturellement pas eu, et ils se sont rapidement trouvés piégés. Les militaires ont commencé d’investir l’école méthodiquement, bâtiment par bâtiment. Ils ont alors vu d’autres occupants sortir les mains sur la tête, jetés à coups de crosse dans les camions, puis ils ont entendu une rafale. Ils savaient qu’ensuite, ce serait leur tour. Fort heureusement, ils ont pu sortir par le jardin et rejoindre l’ambassade grâce à un étudiant prévoyant qui avait prévu leur repli.

    Chaque arrivant, que le caméscope enregistre, a son histoire. Dario, un militant anarchiste, est aussi un acteur connu, si connu qu’il n’a pas été long à se faire repérer dans la rue. C’est un policier qui l’a protégé du lynchage et qui l’a remis en liberté. Chaque interlocuteur interprète ensuite l’épisode du sauvetage inattendu de Dario différemment : pour les uns, c’est la preuve que la gauche avait dans la rue des alliés, pour d’autres c’est simplement que Dario a des admirateurs partout. Hélène, la femme de Dario, raconte, quant à elle, qu’elle a dû amener de force dans l’ambassade sa sœur complètement traumatisée par le passage des policiers. Dans l’immeuble où elle habite, il ne restait presque que des femmes. Sous prétexte de perquisitions, les flics les ont séquestrées, en ont violé quelques-unes et ont prévenu qu’ils reviendraient, après avoir confisqué tous les papiers d’identité, pour les empêcher de sortir.

    L’ambassadeur et sa femme, tout au long de la journée, ont écouté des récits, répondu aux questions. L’homme craignait, pour sa part, que sa caméra ne paraisse indiscrète ; l’indifférence des autres lui a rapidement fait comprendre qu’elle n’était que dérisoire.

    Le lendemain, après une nuit où personne n’a pu dormir, il apprenait, avec les autres reclus, que la villégiature au sein de l’ambassade risquait d’être longue. Sylviana, la secrétaire en chef de l’ambassadeur, prenait en main l’organisation pratique, et d’abord la cuisine. Il faut beaucoup de tact pour faire de la bonne cuisine à des gens dans le malheur. En fait, ce premier vrai repas avait été, pour eux, une espèce de cérémonie. L’homme au caméscope s’est alors rappelé ce que sa mère lui disait, tandis qu’il était enfant : que l’angoisse est un serpent noir tapi dans l’ombre qu’il faut chasser à force de rires et de cris, sinon il vient s’enrouler autour de vos jambes jusqu’à ce qu’on tombe et qu’on ne puisse plus bouger. Tout le monde avait fait de son mieux, au cours du repas, pour faire bonne figure, mais il les guettait dans son viseur et il les a tous surpris, au moins une fois, laissant le serpent approcher leurs jambes et s’immobiliser sous ses circonvolutions. Il y a là des gros plans remarquables de deux ou trois visages de femmes et quelques portraits d’hommes se recueillant après le café servi, la tête dans leur tasse, y cherchant peut-être des traces de leur avenir. Vois-tu, rien n’est vrai que toi, auraient-ils pu dire alors. Moi pour moi. Je suis seul comme tu es seul. Ferme les yeux : finies les étoiles. Tu peux aimer une femme, à vouloir te tuer pour elle : tu ne sentiras rien quand elle aura mal aux dents. Seul. Seul. On est seul. Et c’est terrible, quand on y pense !

    Après le repas, Xavier, l’un des derniers arrivés, s’était endormi d’un seul coup, là où il était, par terre. Xavier est avocat et son fils, chimiste. Pour ne rien laisser tomber aux mains des militaires, ils ont réussi à faire brûler en catastrophe des dossiers dans la chaudière de l’immeuble où ils habitent, avant de prendre la fuite. 

  Progressivement, les militants naufragés ont tous finis par se trouver une occupation, du jeu de cartes à la conversation. Aucune nouvelle ne filtrait de l’extérieur : les kiosques des journaux étaient fermés, les chaines des télévisions ne retransmettaient plus que de vieilles émissions ou des publicités, et les stations de radio diffusaient en boucle les mêmes chansons. L'homme au caméscope s'était alors rappelé d'un vieux morceau du chanteur noir Gil Scott-Heron, The revolution will not be televised, le prestissimo de Gil Scott-Heron semblait rejaillir dans ses oreilles :

Tu ne seras pas capable de rester à la maison, mon frère
Tu ne seras pas capable de te brancher, d'allumer et de t'échapper
Tu ne seras pas capable de te laisser emporter par l'héroïne et de sauter
Sauter dehors pour une bière durant la publicité
Car la révolution ne sera pas télévisée

La révolution ne sera pas télévisée
La révolution ne te sera pas apportée par Xerox
En quatre parties sans interruptions publicitaires
La révolution ne te montrera pas des images de Nixon
Soufflant dans un clairon, menant une charge par John
Mitchell, le Général Abrams, et Spiro Agnew pour manger
Des sangliers fades confisqués d'une réserve d'Harlem
La révolution ne sera pas télévisée…

    Sauf que, pour eux, il s’agissait du coup d’état d’une fraction du gouvernement contre ses opposants et le peuple ; ils étaient donc aux antipodes du régime politique que le chanteur noir annonçait dans les années 70, aux États-Unis. Le nouvel ordre établi avait purement et simplement interdit les médias ; seuls les journaux internationaux, qui arrivaient à l’ambassade par la valise diplomatique, et les médias alternatifs, ceux qui réussissaient à émettre sur Internet, leur parvenaient. Et les nouvelles, qu’ils apportaient, étaient pires que ce qu’ils avaient pu imaginer…

    Alors, pour lui, perdu parmi les reclus dans une ambassade, le prestissimo de Gil Scott-Heron a fait place au prestissimo des chiens sanglants établissant un nouveau régime policier. Cette jointure-ci, alors, articulait maintenant pour lui deux abymes… Ainsi, oui, ainsi de cette déclaration du social democrate allemand Gustav Noske en 1919, un an après avoir réprimé avec la plus grande sauvagerie une révolte ouvrière à Berlin, alors qu’il était commissaire du peuple et aux affaires militaires : Einer muß der Bluthund werden, ich scheue die Verantwortung nicht, c’est-à-dire : Il faut que quelqu’un devienne un chien sanglant, je ne crains pas cette responsabilité, ressemblant mot pour mot aux déclarations des nouveaux dirigeants de son pays que les journaux étrangers rapportaient alors. Ainsi, aussi, oui, ainsi de cet éternel retour de l’Histoire qui semblait lui faire dire que le vingtième siècle ne s’était jamais terminé, qu’il n’en pouvait plus de ne pas finir, puisque le capitalisme était toujours là, malgré tout, et qu’il triomphait encore… un jour j’évoquerai sans doute les lévriers tueurs d’indiens de saint-domingue les dogues de rochambeau tueurs de nègres à saint-domingue mais voilà noske qui s’inscrit lui-même dans la liste infinie des hommes-chiens sanglants liste infinie depuis marcus crassus ayant vaincu les esclaves révoltés de spartacus et avant même marcus crassus… « L’ordre règne à Berlin ! », sbires stupides ! Votre « ordre » est bâti sur le sable. Dès demain la révolution « se dressera à nouveau avec fracas » proclamant au son de trompe pour votre plus grand effroi :
    J’étais, je suis, je serai !

    Ce prestissimo-ci, mis entre deux ordres que tout oppose, pourtant… Qui n’évoquera l’ivresse de la meute des partisans de « l’ordre », la bacchanale de la bourgeoisie parisienne dansant sur les cadavres des combattants de la Commune ?... L’ambassadeur lui-même semblait secoué par ce qu’il apprenait et il a commencé à donner des ordres en cas de départ soudain de ses bureaux du pays… 

     Gustav Noske est mort à Hanovre en 1946 à l’âge de soixante-seize ans, après des démêlés avec le nazisme, Gil-Scott Heron est mort du sida en 2011, dans l’hôpital pour pauvres de St. Luke à New-York, il avait soixante-deux ans… 

    C’est à ce moment-là, peut-être, que l’homme au caméscope décide de ne plus enregistrer la vie des manifestants au sein de l’ambassade : la caméra, voyez-vous maintenant, semble glisser sur les contours des réfugiés, elle ne fixe plus aucun groupe ; elle cherche quelque chose ailleurs… un ordre probable donné après retro-eyed-movement, vous savez ? Cette image pure dont a parlé Deleuze ?... 

    Finalement, la séquence acquiert une structure toute en tensions. Les jump-cuts augmentent. Plus personne ne se parle. Un plan ne comporte jamais plus d’une personne. Tout semble sur le point de se briser…                        Une sortie du cadre…